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Un baiser vaut mieux que 10 'je t'aime' (2/2)

Transgresser un interdit culturel peut renforcer le "nous"

· Couple international,Poésie,Récits

Un titre mièvre est parfois justifié

Dans la première partie de ce billet sur les adieux, je vous montrais que leur intensité n'est pas proportionnelle à la solidité d'une relation. La distance et le temps n'ont pas d'effet sur les meilleurs amis, et les "au revoir" sont alors souvent joyeux: pourquoi s'attrister si l'on a rien à perdre. Au contraire, je n'ai jamais autant pleuré que pour K-kun (voir partie 1), mais il a disparu de ma vie en moins de deux mois. Dans cette note, j'explique pourquoi au Japon, un baiser en public en dit plus que tous les mots doux.

Grande statue de Boudda blanc et rayon de soleil

Notes de voyage, 15 Août 2016
"Au Japon, les adieux ne durent qu'un instant.

Sans laisser le temps au cœur de se serrer, déjà on est propulsé dans l'instant d'après par une porte qui se ferme, un train qui part, un ascenseur qui monte ou un dos qui se tourne.

On ne s'accommode pas de la laideur d'un visage pincé ou sanglotant ; on l'évanouit dans l'instant et on prétend trouver sa beauté dans l'éphémère. La séparation n'est pas un moment, c'est un instant, un point dans le temps, un avant et un après

semblable à celui où la pétale de fleur de cerisier se détache dans un filet de neige

semblable à la fraîcheur fugace du parfum d'une jeune femme que l'on croise dans un couloir

semblable à la pleine lune qui se reflète sans nuage dans l'étang du Pavillon d'Or

semblable au parfait alignement d'un filet de lumière qui, se faufilant à travers la toiture, vient caresser le front du grand bouddha de bronze du grand temple de l'Est."

L'histoire se répète - adieux et angine

Cette fois encore, le 1er Août 2016, peu avant mon retour en France, j’étais frappé d'un angine violente. Un mal bénin contracté pendant mon ascension du mont Fuji, mais arrivé par malchance le premier jour de la fin de mon contrat d’assurance maladie. Je m'entêtais à attendre mon retour en France pour ne pas payer une consultation. Le mal empirait, m'irradiant des pieds jusqu'aux l'oreille.

Mon manque de préparation du départ et ma mauvaise humeur avaient poussé à bout le pauvre Yu-chan, avec qui je partageais ma vie, et que j'accablais sans pouvoir m’en empêcher de reproches probablement fantasques. Nous avons donc décidé d’apaiser nos humeurs en rencontrant deux amies, Ana l’espagnole et Do la chinoise, à la grande île artificielle d'Odaiba dans la baie de Tokyo.

Il faisait grand soleil, et la chaleur étouffante donnait à l'île, sa plage, ses magasins à thème, un air de vaste camp de vacances. Après quelques heures à flâner, à acheter des souvenirs ou à jouer, nous avons observé le coucher de soleil rouge-orange avec un brin de nostalgie. Ana, fidèle à son cœur latin, ne pouvait pas résister à tremper ses pieds dans l'eau douteuse de la métropole, et avait convaincu Do. de la suivre dans son excentricité.

Plage de sable de l'île artificielle d'Odaiba, Tokyo, Japon

Peu après sept heures, nous nous sommes séparé. Yu m'a invité dans un restaurant panoramique au dixième étage, un izakaya de luxe où nous avons passé une soirée merveilleuse. Déjà plus tôt dans la semaine, nous avions dîné à l'atelier de Joël Robuchon. Mais Yu avait cette fois exaucé mon vœux de profiter des délices d'une cuisine simple mais précise autour d’un verre ou deux.

De simples tomates rôties, juteuses et fraîches à l'intérieur, une omelette japonaise parfaite, un plateau de sashimi de poissons rares, et pour couronner le tout, du bœuf de Kobe cuit minute sous nos yeux, à la vapeur d'une pierre brûlante dans une boîte hermétique en bois. En observant les lumières des bateaux de la baie, de la tour de Tokyo, de Skytree, et du majestueux pont arc-en-ciel, je songeais combien cette année avait été charnière dans nos vies.

Yu et moi nous avions pris goût à certains luxes et jouissions pour la première fois d’une certaine insouciance financière. Seulement, nos rêves juvéniles de grands projets, de gloire intellectuelle, et de voyage, étaient-ils vraiment éteints ?

Sashimi et vue de nuit panoramique des barques dans la baie d'Odaiba, Tokyo

Le soir même, Yu était tombé de fatigue. Ma gorge me faisait souffrir à la moindre déglutition, et je m'inquiétais de le quitter ainsi, abattu par la fatigue. A la fin de mes préparatifs, vers 6h45 du matin, je l’ai réveillé et nous nous sommes enlacé fortement et tendrement. Je sentais plus que jamais la passion pour cet être. Son intellect et son caractère suffisaient à le rendre irrésistible à mes yeux. Je commençais à sentir la peur du manque et de la distance.

Sur le quai de la gare, nous n'avions que quelques minutes. Je l'ai écrit, au Japon, les adieux ne durent qu'un instant. On ferme une voyage sans se retourner, dans un soupir.

Au Japon, ceux qui s'aiment ne disent pas je t'aime, mais "il y a de l'amour", comme on dirait qu'il neige ou qu'il fait jour - Elena Janvier

J’ai serré Yu dans mes bras d'une façon peu équivoque, tout en tâchant de respecter les mœurs et l'aversion des japonais, Yu compris, pour les marques d'affection en public. Je m’étais résigné à des adieux sobres et pudiques. Il n’y aurait pas de grande déclaration d’amour. Ni de ma part, rendu aphone par une angine, ni de Y, rendu muet par sa japonité.

Le train arrivé, je l’ai pris dans mes bras dans un instant qui semblait comme ralenti.

Son visage rayonnait malgré tout. Je ne cessais de l'admirer. J'ai lancé:

"J'ai envie de t'embrasser.

ダメ (C'est interdit)?”

Sans répondre, il a posé ses lèvres sur les miennes. Je suis monté dans le wagon. Le train a démarré rapidement et à 7h56, a quitté le quai de la gare Shinokubo, ligne Yamanote, JR, Tokyo. Un baiser vaut mieux que 10 'je t'aime'.

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