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Récits du monde de la nuit: Shinjuku Ni Chome

Instantanés de la vie nocturne. Temps de lecture: 4-5 minutes

· Récits,Vie Nocturne

Ura (裏) et Omote (表): la nuit au Japon

Au risque de m’abandonner une fois de plus aux clichés, Tokyo a deux visages. Le jour, elle est propre, polie, elle fonctionne comme une machine bien huilée. La nuit, elle révèle son côté déjanté. Les fêtards lèvent le voile sur leur face cachée: en japonais, l’Ura, par opposition à Omote, la face publique, régie par l’étiquette et la pression sociale. Si la société japonaise est très normée et l’étiquette omniprésente, ces règles ancestrales semblent peu intériorisées et sont couplées à de puissants désirs d’individualité. A cause de leurs rôles hiérarchiques bien définis, les japonais sont en constante représentation, mais ils ont conscience de l’être. Il y a un paradoxe entre une société hautement régulée, et la liberté quasi totale offerte à l’individu grâce à l’anonymat propre au gigantisme de Tokyo, et la faiblesse des injonctions morales d’ordre religieux. Ce phénomène est d’ailleurs décrit dans plusieurs recherches sociologiques, parfois sous l’angle du concept durkheimien d’anomie.

Instantané: Image capturée d’une action, d’un évènement.

Ainsi, quand il n’y a ni le poids du regard d’un collègue, d’un ami ou de la foule réprobatrice, on n’éprouve aucun gêne à renverser les normes. J’espère, par ces instantanés de la vie nocturne Tokyoïte, retranscrire au mieux cette comédie humaine et ses personnages divers. A commencer par le grand foyer de l'irrévérence et de l’extravagance: le quartier LGBT.

Shinjuku Ni Chome, coeur de la vie LGBT

A deux pas de la plus grande gare du monde, le quartier LGBT de Tokyo s’appelle Shinjuku Ni Chome, du nom du sa classification postale: le deuxième “bloc” (Ni Chome) de l’arrondissement de Shinjuku. C’est un quartier qui ne s’étend que sur quelques petites ruelles parsemées de dizaines de minuscules bars, souvent invisibles de l’extérieur, accueillant en moyenne de 5 à 20 clients.

Instantané 1: Happy Birthday to Me

Nuit froide de Février; un samedi. Invité par ma meilleure amie Diana, nous la rejoignons elle et ses amis dans un petit bar gay, “Kingdom”. Un peu d’hésitation à l’entrée, nous sommes les seuls clients. La salle a des allures de Las Vegas. colonnes en marbre noir, dorures, et même une petit fontaine, jusqu’au nez long et fin de l’amie de Diana... tout a l’air faux. Cette dernière, une petite japonaise du nom d’Erika, nous saute au cou. Presque trop mince, elle a des allures de poupée-mannequin: des traits forts et harmonieux, mais un air extraterrestre qui mettent mal à l'aise autant qu'ils ne fascinent. Son ventre, ses épaules et ses jambes et sa poitrine généreuse sont largement dénudés. La fille d’un producteur de boys band, et bien connue dans le milieu, selon Diana.

Son amie, une élégante nippo-iranienne est venue avec un bel homme japonais qui, avec son ensemble pantalon noir, gilet noir, chemise blanche, a l’air d’un gigolo ou d’un “host”, une pointe de raffinement en plus. Une musique électro minimaliste rythme les discussions. Au fond, un éphèbe aux traits fins caractéristique des métisses euro-asiatiques, papillonne avec un jeune anglais. Ils se parlent dans l'oreille, dansent, s'amusent comme un enfant. J’essaie de noyer mon anxiété face à toutes ces personnes en enchaînant les bloody mary


Il n’y a pas d’autre client, alors la “mama”, le patron du bar s’assoit avec nous. C’est la mama typique de nichome : japonais quadragénaire, cheveux teints blond-orangés, un air jovial, une bedaine de bon vivant, et des blagues toujours parfaitement. Diana mentionne soudainement que c’est mon anniversaire: je l'avais oublié. Tout de suite, la mama ouvre une bouteille de champagne. Les éclats de rire fusent et les verres s’enchaînent. Il est déjà deux heures quand nous décidons de changer de bar.

Au coin de la rue, deux drag queen d’une soixantaine d’année animent les conversations en sautant d’un client à l’autre. Le patron turque de l’emblématique camion de kebab du coin discute en japonais avec un transexuel italien. Dans l’angle d’une ruelle sombre, de jeunes amants s’embrassent. Soudain, sans dire au revoir, la jeune poupée s'engouffre dans un taxi. Diana décide de rentrer à pied.

Quatre heures du matin; seul, plus de métro. Une bruine tombe lentement. Deux heures à tuer: j'engloutis deux ramen aux côtés des hosts qui rentrent du travail. Près de la gare, en attendant le train, un vieillard édenté vient s'abriter près de moi sous un portique. Je lui propose de partager une plaquette de chocolat, et après avoir confirmé que je n’étais pas américain, il s’exclame: “Vous, les français, vous êtes gentils, hein! Les japonais; y' me donnent jamais rien”. Je réalise l’incongruité de cette fin de soirée d’anniversaire, et me laisse glisser sur le sol en attendant le premier métro.

Instantané 2: Saturday Night Fever

Flash, remix de pop américaine, vidéos érotiques projetées sur les murs, et serveurs en chippendale. Corps jeunes, dénudés, qui s’enlacent, s’agitent, se frôlent. A chaque pas de danse, les chaussures collées par le whisky séché renversé par terre. Conversations avortées par le volume assourdissant. Deux jeunes japonais s’embrassent au milieu de la piste, comme s’ils étaient seuls au monde. Je m’exclame de joie en croisant Rebecca, une travestie américaine de près d’un mètre 90, habillée d’une robe à froufrou style courtisane de Louis XIV, qui avait sauvé ma soirée il y a quelques mois en me prêtant son téléphone portable. Je vois dans son regard que Rebecca ne se rappelle pas de moi ; je la comprends, ce n’est pas grave. On danse. Un jeune vietnamien ne cesse de se rapprocher de moi. Ses dents éclatantes font honneur au pays du sourire; mais je suis bien contraint de repousser sa gueule d’ange. Je ne suis pas célibataire.

Sorti du club pour me rafraîchir, je croise Joey et Paul, les deux rois français de Ni Chomeme. Il est impossible de faire trois pas avec eux sans qu’ils ne se fassent aborder par une connaissance. Paul est un garçon frêle et aux traits fins, et qui s’adonne depuis peu au travestisme. L'illusion serait parfaite si sa barbe bien fournie ne lui donnait un air de Conchita Wurst. Joey est un normalien doctorant en sociologie; et tout le monde ici le connaît pour ses looks extravagants et ses discours passionnés sur la théorie du genre.

Quelques heures plus tard, le soleil se lève doucement, et je m'apprête à rentrer quand un drôle de personnage m’aborde. Le visage parfaitement lisse et la peau pâle, il a des airs de Michael Jackson chinois avec son chapeau noir et son pantalon flamboyant. Je me laisse bercer par les rencontres de la nuit, et nous nous finissons par manger une soupe thaï en racontant nos vies. Il m’explique qu’il est là pour la Fashion week, et j’aurais dû le deviner en voyant son accoutrement. C’est un hongkongais ‘blogueurs mode’, dont on comprend rapidement qu’ils vivent des rentes familiales et errent à travers le monde à la recherche d’un peu de frisson. Malgré son insistance, je repousse ses sous-entendus et ses avances, je m’éclipse et me laisse tomber dans le premier train de 5:30, gare de Shinjuku.

Instantané 3: Weekday

Un mardi soir d’ennui, Diana et moi sirotant un cocktail au comptoir du bar ‘Dragon Men’, presque vide. Les photos de jeunes hommes musclés qui défilent sur les écrans n’intéressent personne. La boule à facette a l’air bien mal à l'aise au dessus de la piste vide.

D’humeur bavarde, Diana décide d’aborder tous les loups solitaires des alentours. Il faut dire qu’en semaine, Nichome perd ses airs festifs. C’est le refuge de ceux qui cherchent un peu de compagnie, et qui trouvent ici leur seule famille.

Momo est une petite femme rondelette aux longs cheveux châtain. Dès qu’on l’aborde, elle révèle un regard malicieux, et son sourire révèle des pommettes généreuses. Elle ne vient pas pour s’amuser mais pour attendre un amie ou plutôt, on le comprendra rapidement, un client. Momo travaille dans un Kyabakura - un mélange des mots cabaret et clubs. Là, leur rôle est de divertir leurs hôtes masculins par leur conversation, leur compagnie et des jeux à boire. L’idéal est de rendre leur client amoureux pour les fidéliser, ce qui crée une zone grise entre le travail et la vie privée. Momo nous le dit, elle vient souvent à Nichome pour se détendre. Si les bars ont traditionnellement tendance à être très spécialisés pour un certain type de clientèle, les établissements sont généralement ouverts aux hétérosexuels qui s’égarent ou qui, comme Momo, travaillent dans le quartier rouge de Shinjuku, Kabukicho.

Alors que Momo s’éclipse, Yojiro, 28 ans, venu de la préfecture de Nagano à 200 kilomètres de Tokyo pour un soir, nous rejoint. Nous nous dirigeons ensemble vers Golden Fingers, le bar lesbien emblématique du quartier, qui en semaine semble être le point de rendez-vous des transexuels FTM (Female to Male). Dès l’entrée, une serveuse mignonne aux bras complètement tatoués nous rassure: les hommes sont les bienvenus. Je sors du lot avec ma chemise et mon costume d’employé de bureau, ou “salaryman” comme on dit ici.

Yojiro se confie à nous. Il est marié depuis deux ans, et trois ou quatre fois par an, il fait le voyage à Tokyo uniquement pour profiter de Nichome. Sa femme est au courant de son penchant pour les hommes, et elle tolère et comprend son besoin de libérer ce désir physique. D’ailleurs, selon lui, elle aussi aime les femmes. Pourtant, ce n’est pas un mariage de convenance. Il affirme qu’il est profondément amoureux, face à une Diana l'air perplexe et qui lève les yeux au ciel. Elle me siffle en passant: "Mouais, il est dans le placard, en fait...". Je ne peux m’empêcher de questionner l’importance des pressions familiales dans les choix de Yojiro, mais j’ai pris le parti de ne pas remettre en cause les choix de vie de chacun et d'accepter sur parole la façon dont ils se définissent eux-mêmes. Yojiro, avant de partir pour le bus de Nagano de minuit trente, a une dernière demande: “Can I hug you?”. Je m'oblige, et le sert dans mes bras un instant.
Je termine la soirée avec Kei, une japonaise transexuelle MTF, qui semble apprécier mon attention consciente à la traiter exactement comme la femme qu’elle est en train de devenir. Je me dois d’ailleurs de calmer les ardeurs de Diana qui, découvrant pour la première fois une personne transgenre, l'assaille de questions sans songer que le moment n’est pas le plus opportun pour faire son éducation. Quelques verres, et je rentre, emportant avec moi ces bribes d'histoires et ces morceaux de vie...

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