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Pour cet été: Kyôto, un roman court de Yasunari Kawabata

Des sœurs jumelles séparées à la naissance cherchent à se retrouver dans un Japon en plein bouleversement

· Poésie,Récits,Littérature

Kyôto, un roman court de Yasunari Kawabata

Note de lecture sur Kyôto, un roman court de Yasunari Kawabata, écrivain japonais majeur du XXème siècle. J'ai plusieurs sujets sur la planche pour vous, dont un billet sur le séisme de 2011 vu par les japonais 6 ans après. J’ai retranscrit des témoignages de collègues et amis, et pris des notes sur mes observations ces dernières années. Mais n’ayant pas le temps de mettre au propre ces sujets sérieux - pas de vacances pour moi cette année -, je vous livre ces quelques lignes pour recommander une lecture passionnante ! D’abord, une courte présentation de l’auteur et du livre, puis quelques notes et les pensées brutes prises à chaud après la lecture. Merci pour vos commentaires et retours!

Kyoto, Kawabata livre

Les thèmes principaux

Kyoto, ou, pour traduire littéralement le titre original, “L’ancienne capitale”, est un petit livre de 192 pages qui se lit très bien. Deux sœurs jumelles, séparées à la naissance, s’aperçoivent par hasard une fois adultes. Élevées dans des milieux et des classes sociales opposées- l’une à la montagne, l’autre dans une vieille famille bourgeoise de Kyôto, cherchent et hésitent à franchir les obstacles qui les séparent. En toile de fond, ce sont deux visions du monde qui s’affrontent. L’aristocratie traditionnelle décadente se heurte au progrès et à l’américanisation héritée de l’ère Meiji. La perte des repères et l'effacement des traditions n’est que plus visible par contraste avec le cycle éternel des saisons et la nature foisonnante et belle. Une belle lecture, pour voyager dans le temps et dans l’espace.

"Chieko, agrippée à la porte ocre de la claire-voie, la suivit longtemps du regard. Naeko ne se retourna pas. Sur les cheveux de Chieko tomba, légère, un peu de neige qui aussitôt disparut. La ville , évidemment, baignait encore dans le sommeil."

Femme japonaise portant un kimono et un smartphone

Femme en Kimono regardant son smartphone, Novembre 2013

L'auteur & le style

Yasunari Kawabata est l’un des deux seuls japonais à avoir reçu le prix nobel de littérature. Ce faible succès des auteurs japonais s’explique plus par l’eurocentrisme du comité Nobel que par un éventuel manque de raffinement de la littérature nippone. Kawabata en est justement le parfait exemple ! Son style, à la fois très épuré mais plein d’images, est frappant par sa force d’évocation.

Kawabata

Kawabata à l'époque de son prix nobel

Les mots sont d’une fausse simplicité. Comme dans un haïku ou dans un jardin zen, on ressent l’importance du concept bouddhique du “mu” 無, le vide. Pour le dire simplement, ce qui n’est pas écrit est aussi important que les mots eux-mêmes. L’allusion, l’ellipse forcent l’imagination. C’est une façon de transmettre de façon très vive des atmosphères, des émotions. Il faut souligner le remarquable travail de traduction publiée par Albin Michel. Philippe Pons, le traducteur, a superbement retranscrit cette ambiguïté et cette poésie délicate en français.

Montaient l'odeur des jeunes feuilles, l'odeur de la terre humide. L'étroite allée ombragée était courte. Plus grand que le précédent, un lac s'ouvrit dans la lumière. Les fleurs pourpres des cerisiers pleureurs de la rive se reflétaient dans l'eau, éclatantes. Des étrangers prenaient des photographies

Kyôto, saison des Momiji (feuilles rouges d'automne), Novembre 2013

Notes brutes de mi-lecture. 15 Juillet 2017.

Frappantes similitudes entre le roman "Kyoto" de Yasunari Kawabata, et un roman de Zola, "L'œuvre". Le premier décrit la mélancolie et le malaise existentiel du père de l'héroïne Chieko, descendant d'une famille de marchands de kimono. Le père se réfugie dans la misanthropie, en exil, tant il ne supporte plus la différence entre ses aspirations -être un créateur d'avant-garde, admiré- et la réalité : les dessinateurs de sa maison ne font que copier les tendances, et ses créations personnelles, ternes, ne se vendent guère.

Sa douleur dans la création, et la difficulté de l’inspiration, pourrait aussi être comparé avec le malaise que ressent Marin Marais dans Tous les Matins du Monde (Pascal Quignard). Toute la famille est affectée par cette tension entre tradition, et tentation de la nouveauté avec l'introduction de motifs révolutionnaires inspirés des artistes européens, une forme de corruption. Dans le roman de Zola, le peintre détruit sa vie et sa famille en cherchant à atteindre la perfection de son œuvre. Les deux sont des personnages taciturnes, insatisfaits de leur propre imperfection, et cherchant à fuir leur “mauvaise foi” sartrienne.

A ce point du récit, je ne sais pas quant à moi, ce qu'il adviendra du père de Chieko: pendu face à l'oeuvre inachevée comme le peintre de Zola, ou couvert d’une gloire honteuse due à l'imposture et au plagiat, comme le joueur de viole de gambe de Quignard ?

Notes brutes d'une fin de lecture au parc impérial de Shinjuku

Vendredi matin, jour de congé. Le soleil merveilleux est une parfaite occasion pour se relaxer et lire dans l’ancien parc impérial de Shinjuku Gyoen. Pour le déjeuner, je prépare un bento de picknique: nouilles de sarrasin soba sautées avec du konjaku, crevettes et graines de sésame, flambé au whisky japonais.

Dans ce monde, si l'homme n'existait pas, une ville comme Kyôto n'existerait pas non plus, et il n'y aurait que des forêts sauvages et des champs d'herbes folles.Et ici, ce serait le domaine des sangliers et des cerfs, non ? Pourquoi les hommes existent-ils ? Ils sont effrayants..

En semaine, à une heure si matinale, le parc est calme. Je décide d'abord de voir le jardin anglais et français, mais sur le chemin je me sens attiré par le charme naturel de la partie japonaise. J’observe des corneilles qui se battent près du petit lac, et je vais me rafraîchir sur les bancs de l’ancienne maison de thé, avant de gagner les pelouses parsemées de pin parasols. Seul avec les grandes corneilles, j'installe ma nappe bleue et me couche à l’ombre, passant 4 ou 5h à dormir, manger, et surtout à finir la lecture du Kyoto de Kawabata. Pour la première fois depuis longtemps dans la jungle de béton, je côtoyais les fourmis, araignées, moucherons. Les corneilles ne cessaient de croasser, menaçant parfois les touristes téméraires. Je préférai moi observer les moineaux virevolter d'une branche à l'autre.

Parc de Shinjuku Gyouen, saison des cerisiers

Kyoto était un ouvrage délicieux. Je mentirais si je cachais le biais que constitue pour moi la nostalgie de ma vie à Kyoto, à voir évoquées ces rues que je connaissais, ces fêtes auxquelles j'avais participé. J'aimerais le lire en japonais, mais je devine qu'il serait d'une lecture difficile. Il regorge de descriptions de variétés d'arbres et de jardins, ponctuées de métaphores à la puissance d'évocation toute maîtrisée. Je ne peux m'empêcher cependant de penser que parfois, les dialogues ont été traduits trop littéralement, à moins qu’ils n’aient était mystérieux dans la version originale. Il m'a semblé parfois ne pas saisir tout ce qui se jouait entre les lignes et les sous entendus.

Femme en Kimono, Kyoto, 1950

 

Ce n'était pas la fête et sa musique, la fête et sa clameur, qui emplissait le coeur de Chieko, mais cette mélodie née de l'amoncellement, de la succession des monts arrondis, le chant des arbres. Il lui semblait qu'elle entendait venir à elle cette mélodie, ce chant, au milieu des arcs-en-ciel si fréquents à Kitayama...

 

C'est une belle histoire, assez caractéristique des auteurs Japonais modernes. Abrupts, les mots laissent la porte ouverte à la réflexion et à l'imagination sans jouer d'effets spectaculaires. Il me semble qu’il y a là une distinction majeure entre les littératures européennes et japonaises. Au Japon, les livres se finissent souvent dans un monde toujours en mouvement, sans résolution ni morale et sans ce sentiment d'achèvement auquel on est habitué. Cela me rappelle l'architecture des maisons de thé et de leur jardin ; l'idée du 無 (mu), le vide, de la beauté de ce qu'on ne voit pas.

L'architecte, et tous les artisans liés à la cérémonie du thé, admettent et embrassent cette idée d'imperfection ou plutôt d'incomplétion dans l’art. J'ai d'ailleurs écrit un petit essai en anglais sur le sujet quand j’habitais à Kyoto. J’ai trouvé dans ce livre une maturité et raffinement, un dégoût des choses grossières, qui rendent inutiles les grands coups de théâtre de nos histoires occidentales.

FIN

Femme en kimono traversant une ruelle de Kyoto, Décembre 2013

Grand-père Kyotoite immortalisant les sanctuaires portatifs avant un festival religieux, Novembre 2013

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